- Bon, récapitulons, Nic... qui a fait péter le bar de Samuel Banks ?
- Eh bien, justement, c'est assez difficile à dire... Kevin Niccols se gratta brièvement la nuque, comme à chaque fois qu'il était ennuyé. Il n'aimait pas les enquêtes qui n'aboutissaient pas, mais à Las Vegas il devait bien s'y faire : l'argent contrôlait tout, l'Argent, le tout-puissant...
Kevin était pourtant un bon flic, un policier intègre. Bien sûr, comme nombre de ses collègues, il avait traficoté un peu et touché à des embrouilles, enfin rien de bien méchant. Il connaissait bien son métier, savait s'arranger parfois à l'amiable en échange d'un petit renseignement par-ci par-là, en bref c'était un flic normal qui satisfaisait sa hiérarchie.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, mais on aurait pu lui donner plus avec son visage fatigué, désabusé par ses échecs professionnels et personnels. Ses yeux bleus scrutaient le vague avec résignation. Oui, à une époque, il était jeune et fougueux, il croyait dur comme fer à la Justice, celle avec un grand J, à la morale... Enfin, avant tout CA. C'était bien loin, cette époque-là, maintenant.
- J'en sais rien, Larry... On a retrouvé plein de cadavres et le labo est en train d'analyser les innombrables douilles. Les macchabés sont Mikhaïl Andropov, Winston Lester, Fredo Finialli, Juan Amenabar et le patron du tripot, Samuel Banks, ainsi que sa moitié et sa marmotte. Et qu'est-ce que ça nous apprend ? Nada. Comme d'hab, ces cons se sont entretués... Larry Budd fronça les sourcils, signe de réflexion intensive. Son front se barra de rides soucieuses. Kevin le laissa réfléchir. Il avait l'habitude de travailler avec Larry, leur tandem fonctionnait. Il suffisait de bosser ensemble sans déborder trop sur l'espace de réflexion personnelle de l'autre.
Larry avait quelques années de plus que Kevin, et c'était par ailleurs le poids lourd de la brigade de Las Vegas. Sous ses cheveux grisonnants, c'était un policier extrêmement méthodique, minutieux, à la logique imparable et à la conscience la plus intègre. Une perle rare, un élément brillant souvent récompensé pour son efficacité. Lui, la Justice avec un grand J, ça lui parlait toujours. Dans son esprit, les méchants étaient encore punis, comme dans celui des enfants. Plus dans celui de Kevin. C'est peut-être pour ça que celui-ci vouait une telle admiration à son aîné. Il l'apparentait un peu à un rhinocéros, fonceur, implacable. Pas le genre qui pourrait dévier de sa route pour quelques dollars.
Les sourcils de Larry se détendirent, signe qu'il faisait une pause dans sa méditation. Il poussa un profond soupir. L'aube venait à peine de poindre sur la ville qu'ils étaient déjà tous deux sur le pied de guerre. Il se mit à contempler le paysage par la fenêtre, mains croisées dans le dos, tandis que Kevin remuait lentement son café, attendant la suite. Larry finit par se tourner vers lui, l'air préoccupé.
- Tu veux savoir à quoi je pense, Niccols ? Ou tu t'en doutes ?
- J'attends de savoir. Mais je crois que j'ai ma petite idée...
- Vas-y. Donne ta petite idée.
- Tu te dis que toutes ces foutaises sont le prélude au Putain de Chaos, avec un grand P et un grand C de préférence...
- Exactement. Tu penses pareil que moi, n'est-ce pas ? Il faudrait être foutrement aveugle pour ne pas s'en rendre compte, d'ailleurs. Toutes ces anecdotes à la con qui se succèdent, d'abord il y a quelques semaines un attentat à la voiture piégé, puis tous ces macchab' parlant toutes les langues de la terre qui s'enchaînent... C'est clair comme de l'eau de roche : la pègre de Vegas est en train d'imploser. Ca pourrait être une bonne chose, en tout cas c'est sûrement ce que se dit la hiérarchie qui va s'en frotter les mains. Mais moi je n'y crois pas. Il faut surveiller tout ce merdier de près, de très près. Ca s'agite chez les gangsters, ça va être chaud bouillant les jours à venir.
- Ouais. Si Frank en vient à se faire détrôner de son poste de roi de la pègre, c'est l'anarchie assurée. Et nous, on est bons pour les missions périlleuses en pleine guerre de gangs. Larry soupira de nouveau.
- Quand donc est-ce qu'on pourra voir la Justice régner en maître à Las Vegas, au lieu de ce vieux truand dégénéré... "Jamais.", songea Kevin, mais il n'en dit rien. C'était comme ça dans toutes les grandes villes. On ne pouvait pas échapper à la rançon de la gloire : les rapaces attirés par l'argent, le luxe et le pouvoir...
Le téléphone sonna, les arrachant à leurs pensées respectives. Kevin décrocha spontanément.
- Inspecteur Niccols, j'écoute... Oui... J'arrive, Meeks. Il raccrocha et leva la tête vers Larry.
- L'analyse des douilles est terminée. Je fais un saut chez l'expertise, ok ?
- Vas-y. Je vais finir mon café en t'attendant. L'inspecteur Niccols parcourut d'un pas traînant les couloirs dégagés du Bureau Central. Il avait toujours cette démarche, sans motivation aucune, depuis cette fameuse nuit... Il s'ébroua. Il ne fallait plus y penser. Il DEVAIT oublier.
Après être sorti de la division réservée à la brigade des inspecteurs, il s'engagea dans un escalier et marcha de nouveau jusqu'à atteindre la porte de Meeks, l'expert en chef. Il frappa brièvement et entra dans le grand bureau où des policiers grouillaient, classant dossiers et pièces à conviction. Meeks l'aperçut et le rejoignit. Kevin le regarda d'un ½il torve déplacer sa masse corporelle élevée jusqu'à lui. L'expert lui adressa une tape amicale sur le bras.
- Bien le bonjour, inspecteur. Je vous offre le café ?
- Déjà pris. Alors, ces douilles ?
- Bon, comme vous le devinez, y en a de toutes sortes. Comme les cadavres, hein ? plaisanta Meeks dans un rire aussi gras que sa personne.
Enfin, la plupart proviennent d'une arme qui ne se trouvait sur aucun des morts. Donc, un petit rigolo qui s'est échappé sans égratignure. Les pruneaux proviennent d'un Colt 45. On a recoupé avec nos dossiers, on a trouvé de quel arsenal il venait. Devine, je te le donne en mille...
- Notre vieux Frankie ?
- Bingo, Nic ! L'arme est dans l'arsenal du tonton de Las Vegas. Sûrement un coup de son âme damnée.
- Ce motherfucker de Billy Bedlam...
- Moi c'est ce que je pense. Mais après tout c'est vous l'inspecteur, hein ? Allez, vieux, voilà le dossier complet. Amusez-vous bien. Ah, et au fait...
- Quoi ?
- Je crois que vous avez tort de bosser avec Budd. On le pense tous. Un mec aussi honnête n'a pas d'avenir à long terme dans la police, surtout par les temps qui courent... Les gangsters bougent, hein, Nic ? Il va se faire manger le Budd. La hiérarchie n'a rien à foutre des policiers blancs jusqu'aux os. Voyez ce que je veux dire ?
- En technicolor. N'empêche que lui a réussi à être inspecteur, alors que t'en rêvais et que tu restes un rat de laboratoire. Vois ce que je veux dire ? Allez, bonne journée, Meeks. Meeks haussa les épaules en grommelant tandis que la porte claquait derrière Kevin.
Larry touillait son café à n'en plus finir, plongé dans ses pensées. Ca lui arrivait très souvent de déconnecter comme ça, il était bien mieux pour réfléchir. Il suçota un moment sa cuillère avant de se diriger vers les étagères qui contenaient les plus gros dossiers de Las Vegas. Il s'installa à son bureau avec une pile.
Le premier ouvert :
Frank Mitch, alias Frankie. LA pointure de la ville, incontournable. C'était lui qui tenait les rênes de la grande truanderie. Il avait été installé à ce poste royal il y avait déjà pas mal de temps par les mormons. En effet ceux-ci détenaient la majorité des richesses totales de la ville, ils laissaient Frankie la gérer sur place pendant qu'eux se vautraient dans leurs villas aux quatre coins du monde. Les actions d'hôtels, de casinos, les installations d'entreprise rentables ne suffisant plus au grand Frank, celui-ci ne tarda pas à abattre ses serres acérées sur tout ce qui pouvait rapporter du pognon en plus de tout ça, c'est-à-dire la drogue, le racket, les paris illégaux en tout genre. Plein aux as, le vieux Frankie. Marié à une ex-catin,
Vicky - une belle femme, soi-dit en passant, et plus jeune que lui. Il avait même accepté de reconnaître la marmotte de Vicky : une adolescente en chaleur répondant au doux nom de
Ginger. Tous trois vivaient comme des pachas dans leur sublime villa de la banlieue. Home Sweet Home. Mais voilà que Frankie voyait sa tranquillité menacée par tous les gangs qui gagnaient progressivement en influence... Il n'avait pas vu venir le coup, et maintenant il était confronté de plein fouet au problème.
Alors, il envoyait
Billy, son lieutenant, son ombre, son garde du corps, pour régler tout cela de façon musclée. Appelé Billy Bedlam parce que son cerveau était un vrai bric-à-brac où les neurones s'entrecroisaient, se touchaient sans qu'on comprenne trop comment. "Bedlam", en anglais, ça veut dire deux choses : bazar, et asile d'aliénés, un endroit que Billy avait longtemps fréquenté avec camisole chimique et compagnie. Tout ça pour dire que Billy était un psychopathe à la gâchette extrêmement facile.
Le Frankie bénéficiait encore d'autres aides, tels que
Crazy Folk, le mormon le plus dingue de la ville - apparemment il aimait s'entourer de dingues - un doux illuminé prédisant la fin du monde à tous les passants, effrayant les gamins et les moineaux. Un peu hystéro mais qui sous ses apparences de jovial frappé, n'avait pas ses yeux dans sa poche.
Tout comme
Mole, La Taupe, un journaleux de papier à scandale à la langue bien pendue, qui aidait Franky à faire chanter les hautes personnalités de la ville. Ce petit personnage haïssable et méprisable s'immisçait partout comme de la gangrène, espionnant à tout va.
Bref, en un mot comme en cent, la police les connaissait tous mais jamais ils ne pouvaient prendre Frank la main dans le sac. Malin, le vieux singe. Alors ils n'avaient d'autre choix qu'éplucher ses comptes afin de l'expédier au bagne pour facture impayée ou une connerie du même acabit.
Mais Frankie n'était plus le seul sur le terrain maintenant.
Larry passa au dossier suivant :
Ellroy Benz.
Ambitieux entrepreneur qui montait en puissance, le bonhomme. Il possédait de plus en plus de grands hôtels à Vegas, tels que le Bellagio, le Caesars Palace, le Riviera et l'hôtel Paris. Il gérait tout cela d'une main de fer. Larry sentait qu'il n'allait pas tarder à franchir l'infime frontière vers l'illégalité. Il était déjà soupçonné de truquer en douce des jeux de ses casinos et d'être propriétaire de quelques bookies. Mais là aussi, aucune preuve, et Ellroy se prélassait pépère avec
Madame Benz et la marmaille : un jeune voyou du nom d'
Andrew et sa s½ur
Kimmy - Kimberley sur l'acte de naissance - , un beau brin de fille, ambitieuse, avec les dents qui rayaient le parquet. C'était tout pour le "yankee", l'élégant rapace. Un de ses compères, baptisé
Nietzsche par ses collègues, gérait avec brio le Bellagio, mais Larry était persuadé que leur fructueuse collaboration ne s'arrêtait pas là.
Ca, c'était pour les arrivistes. Mais il y avait également deux clans assez puissants ancrés dans la ville depuis longtemps, qui s'étaient associés à leurs risques et périls afin de mettre leurs forces en commun et ne pas se faire manger par les plus gros : les Portoricains et les Italiens, propriétaires à eux tous du Monte Carlo, du Rio et du Venise. Les chefs de chaque clan étaient
El Padre et
Il Pater. Mais ils avaient beau être associés, les tensions internes allaient croissantes : ensemble ok, mais chacun pour sa gueule quand même. Il était prévisible que chacun allait essayer de doubler l'autre et que l'un des deux camps s'effondrerait, à moins que, pourquoi pas, les deux.
Remarque, ceux-là étaient paradoxalement plus sympathiques que Frankie et Ellroy. Du moins, El Padre le Porto Ricain, que Larry avait déjà vu. Un type très amical, c'était limite s'il ne lui avait pas ouvert les bras. Et sa femme alors ! Une sacrée maîtresse femme,
Domino. Il s'était même demandé si ce n'était pas elle qui tirait les ficelles tant elle paraissait dominatrice. Ils avaient une gamine sympathique,
Soledad. Tous très chaleureux. Difficile de croire que papa organisait des courses illégales truquées, mais surtout (la spécialité des latinos) trafiquait de la drogue.
Il Pater, Larry ne l'avait pas rencontré mais il savait qu'il avait une femme bien plus jeune que lui, un top model pimpant. A part ça... Il semblait tout de même plus dangereux que le Padre qui paraissait plutôt bonhomme. Mais il faut se méfier des illusions...
D'autres clans minoritaires s'imposaient encore malgré la tyrannie de Franky et celle, grandissante, d'Ellroy Benz. Les russes notamment, avec à leur tête
Ivan le Terrible. Celui-là n'avait pas l'air de vouloir déborder sur les territoires des autres, bien content de ses confortables acquis, mais sait-on jamais. On ne peut jurer de rien avec les russes. Il avait à son service des types dangereux, tel que
Freaky, appelé comme ça car, bien sûr, il était assez effrayant.
Ceux qui semblaient également tenir en place, c'étaient les bridés. Eux n'étaient pas réellement un gang mais un petit groupe de tapineuses dirigées par leur maquereau, un joyeux luron au visage juvénile, appelé
Smiley car il souriait tout le temps. L'autre homme de l'histoire - enfin, personne n'avait jamais su déterminer son sexe avec certitude - était Banjo,
Banjo le Barjo comme on aimait à l'appeler, une grande asperge couverte de piercings et dont le cerveau - ou ce qu'il en restait après avoir été bercé trop près du mur - était un épais mystère. En bref, la moitié des gangsters de la ville étaient des dingues dont la place était dans un asile. Smiley régnait en maître sur presque tout le réseau de la prostitution, son attraction-phare étant la belle
Kiwi, strip-teaseuse la plus renommée de Las Vegas, par conséquent extrêmement rentable. Se servant des juteux salaires de son armée de donzelles, Smiley détenait la majorité des parts de l'Imperial Palace. Il ne se fritait pas avec les autres bandes, restait à sa place déjà plutôt avantageuse. A priori il n'y avait pas de raison qu'il bouge.
Pas comme la petite bande de
Diamond Dog, un black très ambitieux qui aurait pu être assez effrayant si ses deux lieutenants n'étaient pas des crétins de première classe, les frérots
Rocket et
Bazooka, des boulets cosmiques. Mais le Dog lui-même avait bien l'intention de faire honneur à la communauté noire en grimpant au sommet, c'était quelqu'un de dangereux. Pour le moment il se débrouillait bien dans ses petites magouilles et avait l'intention de s'étendre. A surveiller de très près, donc.
D'autres minorités se disputaient les miettes mais aucune n'avait le courage ni les moyens de s'opposer à Frank. Pas de doute, les deux géants étaient sans conteste Frankie et Ellroy, suivis de près par les latinos qui auraient pu être plus dangereux s'ils n'étaient pas si divisés.
En un mot comme en cent, c'était vraiment la merde.
Kevin rentra dans le bureau et balança le dossier de l'analyse.
- C'est un sbire de Frankie qui a flingué les autres. Vue l'énorme distribution de pruneaux, je parie pour Billy le Barge.
- Ouais, sûrement. T'as petit-déjeuné, Nic ?
- Non, on est là depuis 5h du mat', je te rappelle.
- Viens, on va casser la croûte.
- Allons-y.